Pourquoi Benoît XVI 
critique la morale catholique

mars 9th, 2011

Par Jean-Marie Guénois, rédacteur en chef adjoint et chargé des religions au Figaro.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Benoît XVI, pourtant perçu comme un pape «rétrograde», pulvérise une conception étriquée de la morale catholique et beaucoup d’autres poncifs, dans le second tome de son Jesus de Nazareth, en sortie mondiale le 10 mars 2011.

Il va même plus loin que son prédécesseur, Jean-Paul II, avec qui il nourrissait ce rare désaccord, portant sur le primat donné à la morale sexuelle. Joseph Ratzinger a toujours pensé que l’éthique du comportement dépendait d’abord de la vivacité de la foi chrétienne. Estimant qu’à trop parler de morale on finissait par vider les églises. L’une des grandes entreprises de son pontificat - la plus méconnue, du reste - consiste donc à parler avant tout du Christ, plus que de l’Église catholique.

Il l’a d’ailleurs rappelé lors de son voyage vers le Royaume-Uni le 16 septembre dernier: «L’Église ne travaille pas pour elle-même, elle ne travaille pas pour croître en nombre et ainsi augmenter son pouvoir. L’Église est au service d’un Autre, elle n’est pas utile pour elle-même, pour être un corps fort, mais pour rendre accessible l’annonce de Jésus Christ.» Et c’est la raison profonde de la longue rédaction de cette œuvre magistrale sur Jésus de Nazareth, à laquelle il tient beaucoup et qu’il cosigne «Joseph Ratzinger» et «Benoît XVI». L’écriture du troisième tome est déjà en cours.

Le deuxième tome, publié jeudi, commente toute la semaine sainte: de l’entrée triomphale du Christ à Jérusalem jusqu’à son ascension, en passant par la dernière scène, le jugement, la passion. Il sera parfait pour une lecture de carême, mais ce n’est pas un livre pieux ni à l’eau de rose! On y retrouve la méticulosité du théologien allemand, qui compare les versions des différents évangiles, les met en débat avec les points de vue - souvent contradictoires - des exégètes, ces spécialistes de la Bible. Benoît XVI coupe parfois les cheveux en quatre, mais dessine, au final, un portrait inattendu du fondateur du christianisme. Ainsi de l’éthique sexuelle. Le Pape en parle à propos de l’épisode du lavement des pieds des disciples, par le Christ. Acte qui pose la question de la «purification», commune à «toutes les religions» pour «pouvoir s’approcher de Dieu». Et Benoît XVI d’attaquer ici une vision du christianisme qui «serait essentiellement une morale, une espèce de réarmement éthique» où «la dévotion du XIXe siècle a de nouveau rendu unilatéral le concept de la pureté, la réduisant toujours plus à la question de l’ordre dans le domaine de la sexualité, la contaminant ainsi de nouveau par le soupçon à l’égard de la sphère matérielle du corps».

Ainsi de la morale tout court. Le Pape explique comment on est arrivé à «une conception seulement morale du christianisme» perçu comme une «sorte d’effort moral extrême» et inaccessible en pratique. Car, se demande-t-il, «qui peut dire de lui-même s’être élevé (…) et marcher désormais sur les hauteurs, dans la loi nouvelle?» Sa réponse est nette: «Non, la nouveauté authentique du commandement nouveau ne peut pas se trouver dans l’élévation de l’agir moral. (…) Nous devons nous laisser immerger dans la miséricorde du Seigneur, alors notre cœur aussi trouvera le juste chemin. Le commandement nouveau n’est pas simplement une exigence nouvelle et supérieure: il est lié à la nouveauté de Jésus-Christ, au fait de s’immerger toujours plus en lui.» C’est au fond à un regard très intérieur sur le Christ qu’il appelle mais aussi critique sur les habitudes de pensée. En changeant les perspectives, Benoît XVI, pourtant très respectueux de la tradition, veut rompre avec l’image d’une Église catholique aliénante et cadenassée.

2 Responses to “Pourquoi Benoît XVI 
critique la morale catholique”

  1. Guillaume Delastre dit :

    Je serais bien incapable de me prononcer sur un éventuel désaccord entre Benoît XVI et Jean-Paul II, ce que je sais c’est que j’appartiens à la génération qui a la chance inouïe de bénéficier de l’incroyable renouvellement de la vision chrétienne de la sexualité initié par Jean-Paul II (cf. le livre d’Yves Semen entre autres) qui nous libère complètement d’une vision moralisatrice, culpabilisante et méfiante de la sexualité qui prévalait de façon plus ou moins explicite depuis longtemps. En intégrant pleinement la sexualité dans la logique du don total des époux, à l’image de celui du Christ à son Eglise, il lui a redonné une dignité tout à fait exceptionnelle, qui rend encore plus flagrante la façon dont elle est bradée dans notre société, et qui donne envie de témoigner à quel point suivre le Christ comble l’homme dans tout son être. Cette vision peut même, j’en suis persuadé, être comprise par des non-croyants et également être un levier fantastique pour l’évangélisation. Alors vraiment j’ai l’impression que Benoît XVI est en pleine continuité avec Jean-Paul II et je loue le Seigneur de nous donner de tels papes !

  2. Didier Morandi dit :

    Je viens de suivre une formation de l’AFCP a Solesmes sur la sexualite du couple chretien selon l’enseignement de Jean-Paul II. Conferenciere : Aline Lizotte, docteur en philosophie, cofondatrice de l’IPC, remarquable !
    Elle nous a raconte hier qu’un jour JP2 etait dans un avion en partance pour l’un de ses nombreux voyages apostoliques. Il aimait se rendre au fond de l’appareil pour « taper la discute » avec les journalistes. L’un d’entre eux lui dit : Tres Saint Pere, n’etes-vous pas un peu trop exigeant avec les chretiens sur la morale sexuelle ? Et notre Pape lui a repondu : « Ce n’est pas moi qui suis exigeant, c’est le Christ ! »

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